
Au nom de mon père,
Mon père est mort en 2014 d'un cancer généralisé. Il s'est battu comme un lion pendant seize ans à vivre avec la maladie, mais un jour il a décidé de lâcher. Il a ainsi arrêté les traitements pour se laisser partir. Je l'ai vu dépérir corps et âme, s'effacer petit à petit dans la douleur, la souffrance, la morphine et le manque d'alimentation. Malgré ma traversée émotionnelle à la suite de sa mort - petit clin d'œil freudien au nom du P(p)ère-, ce que je retiens de cette expérience ce n'est pas la perte d'un être cher, puisqu'il est toujours avec moi, mais c'est plutôt le sens du courage et de la force dont il a fait preuve. Il m'a fait sentir et comprendre le paradoxe de la dynamique des contraires : grandeur/petitesse, joie/peine, finitude/éternité, douleur/volupté. Ainsi, à sa mort, il m'avait tout donné : capacité à bien réflechir (force mentale), droiture (force éthique) et surtout courage afin de mener ma vie en "guerrière intelligente" (équilibre corps/esprit)
Pour les êtres de nature que nous sommes, la mort ne représente rien et ce n'est surtout pas un drame. Elle s'inscrit naturellement dans le cycle du vivant qui ne fait que reproduire aveuglement le modèle de la source : créer des hommes en vue de la préservation de l'espèce. Mais, en termes de culture, la mort est un deuil, un événement social avec une inscription morale prédéterminée. Cette signification donnée à la mort (rationnelle, émotionnelle et morale), représente le passage de la nature à la culture via ce processus d'entrée, valable pour tout autre élément qui apparait dans l'espace-temps culturel.
De son côté, la nature est sauvage, sans ordre ni promesse. Sa beauté est insaisissable et mystérieuse. Tout ce qui est naturel est voué à la nécessité du tout qui le contient. Une fois nés ou jetés dans la nature, personne ne peut nous sauver du danger de mort en dehors de notre propre élan vital. Comme le disait bien Nietzsche : "L'animal vit au piquet de l'instant", car il ne peut que gérer instantanément ce qui menace son 'être-là", son royaume existentiel. C'est dans ce sens que nous pouvons dire que l'instinct n'accuse pas d'explication ou d'analyse, puisqu'il s'inscrit dans un enchaînement aléatoire des faits dont il ignore les causes et les composantes (la loi du plus fort).
En revanche, la culture c'est notre création. Elle incarne notre désir de chasser la peur de la mort tout en apprivoisant la nature par la force de notre raison (inventivité, créativité). Nous y avons posé les règles pour son bon fonctionnement, son développement et sa pérennisation. Elle représente tout ce que notre raison a bâti au fil des siècles à l'aide de la dextérité de nos corps. Abri, outil, habit, l'homme a contourné les offrandes de la nature pour ensuite dépayser son quotidien, le défaire tant que possible de sa texture animale. Quand l'homme fabriquait les premiers outils il ne savait pas encore qu'il ouvrait indéfiniment et malgré lui, le commerce des hommes, le marché des produits et des services. La raison simple de cette mutation fut le principe d'utilité (moyen en vue d'une fin), ce qui a généré trois modalités essentielles dans le cadre de ses actions :
- sujet /acteur
- objet /moyen
- objectif / réalisation
Avancements scientifiques, technologie(s), maximisation du profit, capitalisation des gains, investissements, divertissements, ce sont des formes de célébration de la culture. Cependant, cette tendance a poussé à une sorte d'uniformisation des individus dans le but d'une participation à un avenir commun tout en excluant leur singularité. Il ne faut pas oublier que la culture est un système et comme tout système, elle a besoin de mettre en place des modèles (normes) dont la répétitivité assurera le contrôle de son maintien. C'est la raison pour laquelle nous sommes devenus des points sur des formes géométriques (école, travail, couple, famille, vacances...), qui crient bien "culture" sans pour autant écouter les effets bruts de l'âme : instinct, spontanéité, authenticité.
Pourtant, à l'intérieur de chacun de nous brûle le feu de sa raison d''étre; c'est la puissance de son désir qui le rend souverain dans le récit de son histoire. C'est la force qui le pousse à se réaliser pour rester en vie de la manière dont il choisit. On n'a pas créé la culture juste pour adoucir nos liens avec la mort. On a fabriqué un support pour mieux enregistrer les battements de notre coeur quand la passion nous dirige vers des horizons inconnus qui portent notre nom et non pas un chiffre dans une foule.
Le lion est considéré comme le roi des animaux parce qu'il incarne le courage, la force intérieure et la présence majestueuse. Faisons de lui le rappel, le réveil, le reflet de la puissance solaire et souveraine de notre esprit qui nous transforme en explorateurs de notre élan impétueux et sensible.
Merci papa !


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