Lutter c'est se battre contre une force qui empêche son élan. Cette force peut être d'ordre physique, spirituel / intellectuel et émotionnel / psychique. Dans ce sens, l'acte de lutter accuse différentes formes de manifestation. Regardons les choses de plus près...
I- Si on prend le terme "lutter" dans son sens littéral, il renvoie à la lutte des corps.
En Grèce antique, les lutteurs étaient célébrés tels des héros capables de soulever des taureaux vivants et de tordre des arbres à mains nues. La lutte était un des sports de combat les plus populaires dans le cadre des Jeux Olympiques dans lequel deux adversaires s'affrontaient à mains nues, chacun cherchant à renverser l'autre sur le dos. Mais, il ne s'agissait pas pour ces athlètes de jouer le jeu de la gloire au nom de leur force physique. Leur préparation ne représentait pas uniquement le passage devant un public afin de gagner un titre. C'était une préparation pour la vie, des entraînements menant les athlètes à un niveau de complétude qui répondait aux quatre vertus cardinales :
Les Grecs considéraient l'entraînement physique (gymnastique, lutte, course) et le développement de l'esprit (philosophie, musique, lettres), comme les moyens par excellence afin d'atteindre l'harmonie et l'équilibre. Le gymnase et la palestre étaient des lieux d'entraînement, de sociabilité et d'enseignement, où les philosophes côtoyaient les athlètes et discutaient de la vertu. Par conséquent, l'éducation de l'esprit n'était pas déliée de l'éducation du corps puisque l'exercice physique servait de moyen afin de fortifier la maîtrise de soi, d'acquérir la clarté de l'esprit et de tendre ainsi vers la sagesse.
En revanche, le culte du corps basé sur le principe de la simple apparence physique était rejeté, car la beauté n'était pas envisagée sur le plan physique en dehors de la spiritualité (la bonté de l'âme). Cela ne veut pas dire qu'on rejetait la beauté du corps comme aspect attrayant suscitant l'admiration voire même l'attraction, -si on parle du phénomène amoureux ou du mystère de l'amour-, mais qu'on la considérait plutôt comme la partie initiale du beau trouvant sa finalité en la beauté de l'âme (force de l'esprit, discipline mentale).
II- Si on prend le mot "lutter" dans un sens qui s'éloigne de l'effet concret des corps en plein milieu d'un combat, il renvoie tant à la lutte émotionnelle qu'à la lutte mentale.
a) La lutte émotionnelle est l'effort mené par un sujet dans le but de concilier des dynamiques diverses au niveau du ressenti afin de préserver le corps dans un équilibre certain, ce qui permettra à l'individu de se vouer à ses occupations avec régularité sans être trop perturbé par ses états d'âme.
b) La lutte mentale fait référence à l'esprit. Elle représente deux choses :
- ce qui est logique (qui fait sens) et
- ce qui est moral (qui tend vers le bien).
Elle incarne le combat d'idées mis en place par la Raison à la suite d'une perception quelconque. Son but ? Bâtir des systèmes de gestion d'informations et de suivi afin de traiter au mieux de ce qui est rationnel et de ce qui est raisonnable. La synthèse créée à la lecture de chaque événement extérieur ou intérieur assure la réalisation réussie du plan d'action choisi. Notre esprit ou notre mental est le lecteur de notre charte émotionnelle, une sorte de guide qui doit donner une réponse logique (vraie), juste et efficace au problème détecté par le sujet (ex : une petite déprime). La lutte mentale devient alors ce dialogue intérieur entre soi et soi-même afin de décider des principes et des valeurs à partir desquels on choisira d'exister. Nommer une émotion et sa raison d'être de façon juste est capital pour l'état général de la personne concernée tant pour son quotidien que pour l'évolution de sa vie sur le moyen et le long terme (santé globale).
La lutte mentale et la lutte émotionnelle naissent et existent quasi simultanément dans notre conscience. Elles représentent la part cachée de notre manière de vivre l'adversité ou le plaisir à l'image de notre réalité émotionnelle et spirituelle. L'une n'existe pas sans l'autre; c'est la raison pour laquelle elles sont étudiées comme un ensemble.
Ce n'est pas un hasard si les premiers philosophes avaient attribué le mot "trouble" à tout ce qui régit le monde émotionnel, c'est-à-dire à toute réaction psychophysiologique plus ou moins intense survenant comme réponse à un événement extérieur ou intérieur (souvenir, pensée). Les émotions sont vécues comme des flux, des mouvements sensoriels qui s'entrechoquent et s'entremêlent à l'instar des particules infimes de la matière. Leur apparition a toujours un but et une raison d'être qu'on ne peut pas balayer (d'où la lutte), même si cela nous met quelquefois dans la difficulté, surtout quand on a affaire à des passions tristes. Ces dernières sont celles qu'on veut à tout prix chasser, nier ou contrôler, car elles nous font dépenser beaucoup d'énergie tout en nous éloignant des autres et du reste du monde. Pourquoi ? Parce que quand on se sent mal, on a souvent tendance à s'isoler. Le fait est que plus on lutte pour supprimer ou faire taire ces états d'âme, plus ils resurgissent de façon aléatoire et pressante sur des terrains inattendus.
Par conséquent, nier une émotion n'est pas la solution pour aller mieux et passer comme par magie de la tristesse à la joie. Par exemple, souffrir d'une déception amoureuse ne va pas disparaître comme réalité interne, si on remplit son temps avec des activités afin de ne pas y penser ou de ne pas affronter ce mal-être et le sens du vide qui en découle. La même chose vaut pour toute situation désagréable ou difficile à gérer (perte d'emploi, problèmes familiaux, financiers etc), et qui génère ce que les spécialistes nomment "émotions négatives". Le fait est qu'il faut s'asseoir avec l'émotion pour la comprendre, la transformer ou la modifier si nécessaire. C'est de cette manière qu'on arrive à transformer le sentiment d'échec par la positivité de la leçon ou de l'apprentissage qui en ressort ou qu'on bascule de la peur à un sentiment de sécurité (matérielle et/ou émotionnelle).
Cependant, si on considère qu'il existe deux catégories d'émotions, les émotions positives d'un côté (joie, gratitude, sérénité...) et les émotions négatives de l'autre (colère, peur ou tristesse), on coupe le monde émotionnel en deux parties distinctes comme s'il s'agissait des cas concrets (des billes ou des pommes). De plus, on sous-entend qu'il y a des bonnes et des mauvaises émotions, puisque ce qui est négatif serait logiquement à bannir. Mais, les choses ne se passent pas ainsi. On n'a pas deux sacs dont on peut choisir l'un, où l'on va garder celui qui nous promet le bonheur pour en jeter l'autre. On ne peut pas classer ou ranger ce qui n'est pas visible (des billes et des pommes), parce que l'invisible résiste à toute forme de saisissement (ordre, hiérarchie, classement).
Voici ce qu'on peut faire :
Accueillir et traiter l'information que le corps reçoit (sensation, affect, émotion, sentiment ou douleur) sans essayer de l'effacer parce qu'elle est désagréable.
Ce que l'on constate à ce moment-là, c'est qu'il existe des étapes dans la gestion du ressenti qui aboutissent à un effet de rupture (avant - après), si l'on souhaite sortir du cycle vicieux de la répétition du souvenir (passé), afin d'utiliser ce qui est douloureux pour évoluer dans notre devenir. Les étapes sont comme suit :
III- À l'issue de ce récit, force est de constater qu'une lutte au niveau du corps (ex :combattre une maladie) est tout aussi émotionnelle (ex: je commence à angoisser quand je vois que mon mal de tête ne passe pas), que mentale (ex: Je ne cesse de réfléchir à ce qui pourrait améliorer mon état ...repos, rdv chez le médecin, médicament, marche à pied etc), de sorte que les trois types de lutte se retrouvent réunis dans leur manifestation. Nous ne pouvons pas séparer nos modes d'être et agir sur un seul niveau de conscience. Nous sommes tous les trois à la fois, c'est-à-dire un corps avec un cœur intégré qui génère des émotions et un esprit qui analyse le tout afin de comprendre et de nommer l'état/ objet visé.
Par conséquent, notre conscience accuse trois différents niveaux qui agissent simultanément et qui composent l'unité de la lutte du moi pour la vie :
1- sensoriel (perception ---) lutte physique et émotionnelle / moyen : 5 sens - ressenti
2- rationnel (conceptualisation) ---) lutte mentale ou conflit idéel / moyen : raison
3- moral (affirmation du bien et du mal ) ---) lutte morale / moyen : afffirmation du soi authentique
Tout devient dans la lutte, qu'on le veuille ou non. Nous sommes tous des lutteurs. Nous le sommes de fait, de par notre humanité. Nous luttons pour rester en vie avant même de lutter pour être intégrés dans la société. Un bébé qui naît lutte pour retrouver son souffle une fois sorti du ventre de sa mère. Son cri incarne le point de départ de sa lutte pour la vie dans le nouveau monde dans lequel il est "jeté" (il n'a pas choisi de naître).
Embrasser ce que nous sommes par notre devenir physique, spirituel et émotionnel représente le combat existentiel qui veut de nous des êtres forts. Mais, l'essence de la lutte transforme tout. C'est pour cela que nous devons choisir a) quel genre de lutteurs nous sommes et b) ce que nous devenons à partir du moment où notre modèle de vie nous fait défaut.
Pour revenir à l'exemple du début (la lutte comme sport de combat), un bon lutteur agit comme un renard qui par sa ruse (acuité rationnelle et contrôle émotionnel), distingue les parties du combat qui méritent le plus son attention et l'investissement de sa force. S'il répond avec la même intensité à tous les coups reçus, il se fatiguera et ainsi il perdra. Ainsi, la dynamique de ses choix est la garantie de sa puissance d'agir. C'est alors que le lutteur joue à la force de son jeu. Toute mauvaise estimation de la situation le met en grande difficulté à partir de la première erreur qui fera sauter tôt ou tard son calcul de probabilités, soit par rapport aux conditions de son corps et de son mental le moment tx du combat, soit en lien avec l'étude des forces et faiblesses de son adversaire.
Le modèle de lutte adopté doit être étudié ou pris en compte dans toute situation qui teste notre endurance et notre élan vital dans la vie de tous les jours. Dans ce sens, il ne faut pas voir la lutte comme une souffrance nécessaire ou comme un mal à supporter, mais plutôt comme un exercice de discipline, d'éducation du corps et de l'esprit selon ce modèle qui va de pair avec l'essence même de la nature. L'enjeu pour l'Homme sera toujours le même peu importe la situation vécue :
Pendant combien de temps peut-il rester en vie dans les meilleures conditions tout en repoussant sa fin (mort) le plus loin possible ?
C'est à partir de là que toute lutte commence. La qualité de notre vie repose sur notre capacité à traverser nos émotions sans perdre le fil fonctionnel de notre but : préserver la santé (physique, émotionnelle et mentale).
Les luttes cachées, invisibles, sont celles activées dans l'ombre du moi quand personne ne regarde. Elles sont peut-être les plus significatives dans le devenir de chacun de nous parce qu'elles sont porteuses de cette douleur sourde, profonde, qui promet les transformations les plus spectaculaires. Dans ces moments de solitude, quand notre corps lutte pour rester debout peu importe la raison qui l'accable (physique, émotionnelle, spirituelle), il ne compose pas avec la force de ses muscles mais avec ce qui coule en lui : la puissance des flux intérieurs qui le traversent, le souillent ou le libèrent. La solitude est l'espace sacré de la naissance du moi, là où on prend conscience de son corps et de ses résistances, de la qualité de sa réflexion et de la profondeur de ses émotions, point de contact avec soi, les autres, le Monde.
Nous sommes le produit de tous nos combats. Nos luttes quotidiennes traitent de notre désir de bien vivre. Elles nous apprennent qu'être fort ce n'est pas seulement avoir de la puissance physique ou être capable d'une performance quelconque; mais c'est surtout pouvoir se sentir suffisamment en sécurité pour être soi même en émotion, en pensée et en action, peu importe ce qui se trame autour de soi. Lutter c'est saisir la liberté d'être soi-même sans se soucier du jeu des apparences. C'est cette attitude combative qui mène à la paix intérieure et au respect de soi. Dans un monde orné par des décors que nous n'avons pas choisi, ce n'est pas facile d'y trouver sa place. Mais la facilité n'a jamais été une option pour notre nature combative qui nait par des cataclysmes sensoriels défiant toute géométrie.


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